La grippe de 1918-1919

Thierry Eggerickx, Mélanie Bourguignon, Jean-Paul Sanderson

Les pandémies frappent rarement au hasard : elles affectent les groupes de population avec une intensité variable, faisant d’elles des révélatrices des inégalités sociodémographiques. Mais qu’en est-il de la grippe espagnole, qui marqua particulièrement les années 1918 et 1919 en Belgique ? Si l’on sait qu’il s’agissait d’une épidémie très meurtrière, elle est toutefois peu documentée dans le cas de la Belgique, faute de données appropriées. Les analyses que nous proposons ici mobilisent notamment une base de données individuelles d’une grande richesse.

Image: Patients in the militairy hospital during the Spanish flu (© US National Museum of Health and Medicine)

Qu'est-ce que la grippe espagnole ?

What were the defining features of the 1918–1920 influenza pandemic?

En 1918-1920, la souche A de la grippe provoquée par le virus H1N1 provoqua une pandémie, qui fit entre 50 et 100 millions de décès à travers le monde. Ce fut l’un des épisodes les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité.

Who does it affect? Where does it occur?

Personne ne fut épargné : hommes, femmes, jeunes, vieux, riches ou pauvres. Néanmoins, certains groupes de population furent plus touchés que d’autres, en particulier certains milieux socioprofessionnels, ou encore les jeunes adultes. De même, la grippe ne frappa pas partout avec la même intensité : la mortalité fut la plus élevée dans les bassins industriels de Wallonie et dans les zones rurales de l’est de la Belgique.

Diagnosis and Treatment

La grippe des années 1918-1920 se caractérisaient par des symptômes classiques tels qu’une forte fièvre, des maux de tête, des courbatures, de la fatigue… A ceux-ci s’ajoutaient rapidement une toux violente, des détresses respiratoires, des hémorragies ainsi que des complications pulmonaires sévères, telles que la pneumonie. Aucun traitement médical efficace n’était disponible à l’époque pour lutter contre la maladie.

Prevention and Control

Face à l’absence de traitement efficace, les médecins recommandaient une série de médicaments destinés avant tout à soulager les symptômes, tels que l’aspirine, la quinine, la strychnine ou encore l’huile de ricin. Des mesures d’hygiène publique furent prises : fermeture des écoles et des lieux publics, confinement à domicile, port du masque, mesures de quarantaine, etc.

Comment étudier la grippe espagnole en Belgique ?

Alors que la grippe de 1918-1920 est l’une des pandémies les plus documentées à l’échelle mondiale, les études consacrées à la Belgique sont très rares. Pourquoi ? Durant la Première Guerre mondiale, la Belgique était presqu’entièrement occupée par l’armée allemande. L’appareil statistique du pays, d’habitude très performant, tournait au ralenti, produisant peu de données sur la mortalité et aucune sur les causes de décès.

Pour remédier à ces carences, une base de données individuelles de plus de 70.000 décès a été constituée grâce au travail collaboratif d’étudiants en Histoire de l’UCLouvain, de chercheurs des projets EPIBEL, Ineqkill et PDR-FNRS, et de volontaires dans le cadre du projet S.O.S. Antwerpen. Les bulletins de décès de l’état civil d’environ 80 villes et villages ont été encodés. Nous disposons d’informations sur l’âge, le sexe, la profession, l’état civil, la date de naissance, la date précise du décès et la commune de décès.

Pour une large majorité des communes, aucune information n’est disponible sur la cause de décès. Dès lors, notre approche se base sur le calcul d’indices de surmortalité. Celui-ci rapporte le nombre de décès observés entre le 1er octobre et le 30 novembre 1918 (soit la vague la plus meurtrière) au nombre moyen de décès observés au cours de la même période durant les années 1912 et 1913. Ces deux années constituent des années de référence, considérées comme « normales » du point de vue de la mortalité. Nous supposons alors que le surplus de décès – si l’indice de surmortalité est supérieur à 1 – observé durant la seconde vague de 1918 résulte principalement de la grippe espagnole. Tous les résultats présentés ont été validé en contrôlant par une série de variables sociodémographiques. Il convient de souligner que nous ne prenons pas en compte dans nos calculs les décès des enfants de moins de 5 ans et les morts-nés. En effet, les années de guerre se caractérisent par des taux de natalité très faibles (13‰) par rapport aux années 1912-1913 (23‰), ce qui entraînerait une sous-estimation de l’indice de surmortalité pour ce groupe d’âge.

La propagation de l'épidémie

L’origine et la chronologie de la grippe de 1918-1920 sont à l’origine de nombreux débats. En dépit de son nom, cette grippe ne provient pas d’Espagne ! Ce pays neutre informait librement sur la gravité et la propagation de l’épidémie, alors que dans les pays belligérants, ces informations étaient censurées pour préserver le moral de la population et des troupes. On a ainsi considéré à tort que cette épidémie était d’origine espagnole. 

Originaire des États-Unis ou de Chine, la maladie gagna du terrain dans un contexte de guerre et de déplacement des troupes, se propageant et atteignant tous les pays d’Europe et d’Amérique du Nord au printemps 1918. 

En Belgique, les premiers cas furent signalés à la fin du mois d’avril et la maladie se propagea rapidement dès la fin du mois de juin. Comme dans bon nombre d’endroits, la première vague fut la moins létale en Belgique. S’ensuivit la deuxième vague dès le début du mois d’octobre 1918, qui fut la plus mortelle en Belgique, avec un pic de surmortalité observé début novembre et un retour à un niveau de mortalité classique en décembre. La troisième vague, moins mortelle que la précédente, s’est, quant à elle, étendue en février et mars 1919.

L’évolution journalière de l’indice de surmortalité en 1918 et en 1919

(référence = moyenne des années 1912 et 1913)​

Si l’ampleur exacte de l’hécatombe reste difficile à établir en l’absence de statistiques nationales complètes et par cause de décès, les contemporains évaluaient à environ 20.000 le nombre de victimes de la grippe en Belgique. Des estimations fondées sur la surmortalité avancent plutôt une fourchette de 30.000 à 80.000 décès, soit 0,4 à 1 % de la population totale, un chiffre qui regroupe toutefois l’ensemble des causes de décès, et pas seulement celles directement imputables à la grippe.

Qui sont les victimes?

L’indice de surmortalité lors de la seconde vague de 1918 par groupe d’âge

Notamment les jeunes adultes !

Lors des épidémies de grippe saisonnière, les principales victimes sont les personnes âgées et les très jeunes enfants. Si aucun groupe d’âge n’est épargné, la grippe de 1918-1920 est très particulière puisqu’elle a aussi sévèrement touché les adolescents et les adultes âgés de 15 à 45 ans. En Belgique, lors de la 2ème vague de l’année 1918, les personnes âgées de 15-24 ans ont un indice de surmortalité de 9 et les adultes et de 25-44 ans , un indice de 7,3. Les enfants de 5 à 14 ans se caractérise aussi par une surmortalité élevée.

Quelles sont les raisons de cette particularité? 

Elles restent mystérieuses. L’une des pistes explicatives concerne la grippe de 1889-1890 et plus précisément le fait que les moins de 30 ans ont échappé à cette épidémie, ce qui expliquerait l’absence d’immunité et donc leur mortalité plus importante lors de la grippe espagnole.

D’autres évoquent une réaction excessive et négative du système immunitaire des jeunes adultes face au virus (H1N1) de la grippe espagnole.

 

Mais d’autres facteurs explicatifs peuvent être avancés. Les infections tuberculeuses aggravaient le risque de mortalité liée à la grippe espagnole. Or, la tuberculose, qui fut au début du 20e siècle l’une des principales causes de mortalité chez les jeunes adultes, a fortement augmenté durant la Première Guerre mondiale suite aux pénuries alimentaires et à l’augmentation de la pauvreté. Enfin, les jeunes adultes, davantage en situation d’emploi, regroupés dans des casernes, des usines ou encore des ateliers, où aucune mesure de confinement ne fut mise en place, étaient potentiellement plus exposés à la maladie.

La grippe n’est pas socialement neutre

Si aucun groupe social ne fut épargné par la grippe espagnole, elle a frappé les classes sociales et les professions avec une intensité variable. Les données constituées pour la Belgique le démontrent.

Ce fut par exemple le cas des personnes qui vivaient et travaillaient dans les charbonnages. Leur mortalité, lors de la seconde vague, est près de 5 fois supérieur à celle d’une période « normale ». La promiscuité des conditions de travail et de logement ainsi que l’exposition à la pollution due à l’activité charbonnière qui altère les tissus pulmonaires et fragilise les systèmes respiratoires peuvent expliquer cette surmortalité.

Plus surprenant, les personnes liées au secteur de l’agriculture ont, lors de la seconde vague, l’indice de surmortalité le plus élevé, supérieur à 5,5.

Les ouvriers non-qualifiés et qualifiés, ainsi que les classes moyennes, composées de commerçants et de petits fonctionnaires, par exemple, se distinguent également par un indice de surmortalité élevé, situé entre 4 et 5.  Celle-ci peut s’expliquer, au moins en partie, par l’importance des contacts qui caractérisent ces milieux socioprofessionnels. Enfin, c’est la classe « supérieure » (nobles, patrons d’industrie, hauts fonctionnaires…) qui a l’indice de surmortalité le plus faible, avec néanmoins un nombre de décès deux fois plus élevé que la normale.

Derrière l’appartenance socioprofessionnelle, plusieurs facteurs explicatifs entrent donc en ligne de compte pour expliquer la surmortalité de certains groupes: pauvreté, promiscuité, environnement de travail, intensité des contacts sociaux, mais aussi la proximité avec les routes suivies par les civils en exode et les troupes en mouvement. Autant de pistes qui montrent que cette grippe, loin d’être une maladie « démocratique », a surtout amplifié les inégalités déjà bien réelles de la société belge de l’époque.

L’indice de surmortalité lors de la seconde vague de 1918 par groupe socio-professionnel

Source: XXX (référence = moyenne des années 1912 et 1913)le

Où meurt-on le plus de la grippe en 1918-1920 ?

La surmortalité selon le sexe en 1918 et 1919 par rapport à la moyenne des décès observée en 1910-1913

Source
Source

Notre analyse spatiale de la mortalité due à la grippe espagnole se base sur la surmortalité observée en 1918 et en 1919 par rapport à la moyenne des décès des années 1910, 1912 et 1913¹, à l’échelle des communes. Un premier constat s’impose : en 1918, les grandes villes d’Anvers, de Bruxelles et de Gand ne sont pas les lieux où , on meurt le plus de la grippe espagnole. A l’inverse, la surmortalité est plus élevée dans les communes rurales comme dans les petites villes de moins de 20.000 habitants, où l’encadrement médical est plus faible.

Deuxièmement, la cartographie de la surmortalité des femmes et des hommes présentent des différences importantes. En 1918, chez les femmes, la surmortalité était très élevée dans l’est du pays, surtout dans les territoires ruraux de la Campine, de la Hesbaye et des Ardennes. Cette situation pourrait être liée au problème plus général de la condition féminine, entraînant une discrimination de nature alimentaire et médicale en faveur des hommes.

Du côté des hommes, la principale zone de surmortalité s’étirait d’Ouest en Est, de Mons à Liège, englobant l’ensemble du sillon industriel de Wallonie. Elle pourrait s’expliquer, au moins en partie, par les conditions de travail dans les mines et les usines, la promiscuité du lieu de travail et l’exposition aux pollutions qui fragilisaient le système respiratoire.

Les mesure pour lutter contre la grippe espagnole

Nos connaissances sur les politiques et les mesures sanitaires prises par les différents échelons de pouvoir afin de lutter contre la grippe sont aujourd’hui encore très incomplètes. La cause en incombe notamment au contexte de guerre, à l’occupation de la quasi-totalité du territoire par l’armée allemande et à la censure imposée par celle-ci. Lors de la première vague, les autorités locales privilégièrent surtout des mesures d’hygiène et de prévention : isolement des malades, désinfection des locaux, aération des bâtiments et recommandations sanitaires à la population.

Lors de la deuxième vague, plus meurtrière, les mesures furent renforcées. De nombreuses communes fermèrent temporairement les écoles, les théâtres, les cinémas et certains lieux de rassemblement. Les citoyens furent encouragés à éviter les endroits bondés et à respecter des règles strictes d’hygiène. Des hôpitaux et centres d’accueil spécifiques furent également créés pour les malades.

Malgré ces actions, aucun cordon sanitaire national ne fut instauré et le port du masque ne fut jamais imposé. Les autorités durent en outre faire face à une grave pénurie de personnel médical, de médicaments et de matériel. Globalement, la réponse belge reposa donc principalement sur l’isolement, l’hygiène, la désinfection et la limitation des contacts sociaux, dans un contexte de guerre qui en réduisait l’efficacité.

Après la troisième vague, la grippe espagnole disparut progressivement au cours de l’année 1919. Certains chercheurs avancent que le virus aurait alors muté vers une forme moins dangereuse, tandis que l’immunité acquise par une grande partie de la population lors des vagues précédentes aurait également joué un rôle. Le virus n’a cependant jamais totalement disparu : il continue, encore aujourd’hui, à donner naissance à de nouveaux variants responsables d’épidémies saisonnières localisées.

Our Publications

Do you want to know more about our research on the flu in Belgium? 

  • Devos I., Bourguignon M., Debruyne E., Doignon Y., Eggerickx T., Greefs H., Hanus J., Ronsijn W. Sanderson J.-P., Soens T., 2021, “The Spanish Flu in Belgium, 1918-1919: A State of the Art”, Historical Social Research, Supplement, 33, 251-283.

Literature

  • Brulard B., (2018), La grippe espagnole en Belgique occupée (1918-1919). Analyse épidémiologique et étude de l’imaginaire et de la perception de l’épidémie à travers les carnets de guerre, Mémoire de master en Histoire, 167 p. + annexes.
  • Doran A., Colvin C. L., McLaughlin A., 2024, “What can we learn from historical pandemics? A systematic review of the literature”, Social Science & Medicine, 342, 116534.
  • Gagnon A., Matthew S., Stacey A., Robert B., Herring D, David J., Madrenas J., 2013, “Age-specific mortality during the 1918 influenza pandemic: unravelling the mystery of high young adult mortality”, PloS One 8 8:e69586-e69586.
  • Mamelund S.-E., 2006, “A socially neutral disease? Individual social class, household wealth and mortality from Spanish influenza in two socially contrasting parishes in Kristiania 1918–19”, Social Science & Medicine 62 4:923-940.
  • Mamelund S.-E., 2018, “1918 pandemic morbidity: The first wave hits the poor, the second wave hits the rich”, Influenza and other respiratory viruses 12 3, pp. 307-313.
  • Mamelund S.-E., J. Dimka J., 2019, “Tuberculosis as a Risk Factor for 1918 Influenza Pandemic Outcomes” Trop Med Infect Dis 4 2.
  • Noymer A., Garenne M., (2000), “The 1918 influenza epidemic’s effects on sex differentials in mortality in the United States”, Population and Development Review, 26(3), pp. 565-581.
  • Tsoucalas G., Kousoulis A., Sgantzos M., 2016, “The 1918 spanish flu pandemic, the origins of the H1N1- virus strain, a glance of history”, European Journal of Clinical and Biomedical Sciences, 2(4), pp. 23-28.
  • Vinet F., (2018), La grande grippe. 1918. La pire épidémie du siècle, Vendémiaire, Paris, 261 p.

Sources

  • Base

The Ineqkill Digital Atlas of Health Inequalities in Belgium provides detailed information about mortality and diseases in Belgium from 1820 to 2025. 

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