La Dimension Spatiale de la Mortalité

des différences régionales aux particularités locales

Les inégalités de santé sont profondément ancrées dans nos sociétés. Revenus, éducation, logement, accès aux soins… voici ce qui les explique, et pourquoi elles s’aggravent.

Un fait bien documenté et pourtant souvent ignoré : là où vous vous situez dans l’échelle sociale détermine en grande partie combien de temps vous vivrez, et dans quelle santé. Ce phénomène n’est pas récent, il traverse toutes les grandes phases de l’histoire sanitaire des sociétés occidentales.

De la surmortalité en Flandre à la surmortalité en Wallonie

Au cours des derniers siècles, la démographie de la Flandre et de la Wallonie a suivi des trajectoires très contrastées — et la mortalité ne fait pas exception. Les Figures 1 et 2, qui représentent l’évolution du taux brut de mortalité et de XXXX en Flandre et en Wallonie, illustrent clairement ces contrastes. On peut y distinguer deux grandes périodes.

L’évolution des taux brut de mortalité (‰) en Flandre et en Wallonie

Source : statistique du mouvement de la population ; Statbel

L’évolution de l’espérance de vie à la naissance en Flandre et en Wallonie de 1850 à nos jours

Source : statistique du mouvement de la population, recensements de la population ; Statbel

Au 19e siècle : une Wallonie plus épargnée

Au 19e siècle, la mortalité est plus faible et plus stable en Wallonie qu’en Flandre. Vers 1850, l’espérance de vie en Flandre est inférieure de 4 ans à celle de la Wallonie — un écart qui se maintient encore en 1900. Ces différences sont généralement attribuées au développement industriel et économique précoce de la Wallonie, face au sous-développement économique et social de la Flandre, qui engendra une forte paupérisation.

Ces inégalités varient selon l’âge. Une large part s’explique par une mortalité infantile plus faible en Wallonie, notamment chez les enfants de moins d’un an. Entre 1850 et 1910, la mortalité infantile y recule de 130‰ à 100‰, tandis qu’elle reste stable en Flandre, autour de 160–170‰. Au-delà du niveau de vie, d’autres facteurs jouent un rôle : le mode d’alimentation des nourrissons, la qualité de l’eau et le niveau d’instruction des mères.

Dès la fin du 19e siècle : une surmortalité adulte wallonne

Depuis au moins la fin du 19e siècle, la Wallonie présente une surmortalité après 15 ans par rapport à la Flandre, particulièrement chez les hommes — une tendance qui se renforce après la Première Guerre mondiale. Comme le montre la Figure 1, c’est à partir de cette période que les courbes des deux régions commencent à diverger significativement.

Cette surmortalité adulte est liée au développement de l’industrie lourde dans les bassins industriels wallons (charbonnages, métallurgie, sidérurgie, verrerie), qui s’accompagne de :

  • conditions de travail pénibles et d’une usure corporelle prématurée ;
  • une exposition importante aux poussières (silicose, pneumoconiose…) ;
  • une pollution atmosphérique dégradant la qualité de l’air ;
  • une hausse des accidents du travail ;
  • une promiscuité dans les usines et les logements, favorisant des maladies comme la tuberculose.

Vers 1930 : un renversement durable

Aux alentours de 1930, la situation s’inverse. L’espérance de vie en Flandre dépasse désormais celle de la Wallonie, et l’écart ne cesse de se creuser — un basculement nettement visible dans la Figure 2 :

PériodeÉcart d’espérance de vie (Wallonie vs Flandre)
1960− 1,6 an
Vers 2000− 2,1 ans
Aujourd’hui− 2,7 ans

Le déclin de l’économie wallonne, avec une désindustrialisation amorcée dès 1950, le chômage et les difficultés sociales croissantes pèsent sur les inégalités de santé. S’y ajoutent des comportements plus défavorables à la santé : tabagisme et consommation d’alcool plus élevés, alimentation moins saine, moindre recours à la prévention. Il en résulte un retard persistant dans la transition sanitaire.

Situation Socio-economique

revenu, niveau d’instruction, statut d’activité professionnelle…

Comportements & Culture

Tabac, alcool, alimentation, liés aux milieux sociaux

Conditions à la Naissance

Biologie, environnement familial, enfance

Trajectoire de Vie

Parcours familial et professionnel au fil du temps

Environnement de Vie

Quartier, logement, pollution, conditions de travail

Accès aux Soins

Offre médicale, protection sociale, système éducatif

À un niveau plus collectif, la santé des populations dépend aussi de l’offre de soins disponible, de l’efficacité des systèmes de protection sociale, et plus globalement des choix sociopolitiques d’une société.

Le Gradient Social de Santé

La plupart des études considèrent toutefois que les facteurs socioéconomiques individuels sont les causes les plus importantes des inégalités de santé et de mortalité, lesquelles suivent un gradient social : plus on s’élève dans l’échelle sociale, plus l’espérance de vie est élevée, et inversement.

Bas de l’échelle sociale

Espèrance de vie plus courte

Haut de l’échelle sociale

↑Espérance de vie plus longue

Comment ont évolué les inégalités sociales de mortalité ? 

Selon la théorie des causes fondamentales, les inégalités de santé persistent quelle que soit l’époque et quelles que soient les maladies dominantes. Pourquoi ? Parce que les groupes favorisés disposent toujours des ressources nécessaires pour se protéger : revenus, connaissances, pouvoir, réseaux.

Ces ressources leur permettent d’adopter plus tôt des comportements préventifs et d’accéder aux traitements les plus efficaces. Le reste de la population n’acquiert ces capacités qu’avec un retard structurel.

Des recherches menées dans plusieurs pays le confirment : l’écart de santé entre les plus aisés et les moins favorisés s’est creusé ces dernières décennies. Une partie de l’explication tient aux transformations de nos sociétés: moins d’État, moins de filets de sécurité collectifs, et des systèmes de santé et de protection sociale progressivement fragilisés.

L’évolution de la mortalité selon les groupes sociaux en Belgique de 1991 à nos jours

L’augmentation de l’espérance de vie depuis plus d’un siècle constitue un progrès sociodémographique marquant, mais qui n’a pas profité à tous de la même manière. Est-ce le cas de la Belgique ? Les études réalisées au cours de ces dernières décennies, utilisant différents marqueurs des conditions socioéconomiques – le niveau d’instruction ou encore le statut et type d’activité professionnelle – ont révélé d’importantes différences de mortalité.

Comment avons-nous mesuré ça?

Pour mesurer les inégalités, nous avons réparti la population en quatre groupes sociaux à partir de critères concrets : niveau d’éducation, situation professionnelle et conditions de logement.

Ces groupes – défavorisé, intermédiaire bas, intermédiaire haut et favorisé – ont été identifiés à chaque recensement de 1991 à 2021, permettant de calculer l’espérance de vie pour chacun d’eux sur chaque période.

En 2021-2022, les différences entre les groupes sociaux sont très importantes:

  • Chez les hommes, il y a un écart de 11 années d’espérance de vie entre les groupes sociaux favorisé et défavorisé, 
  • Chez les femmes, la différence est de 8 années.

Entre ces situations sociales extrêmes figurent les groupes sociaux intermédiaires confirmant le gradient social de mortalité.

L’évolution de l’espérance de vie à la naissance selon le sexe et le groupe social en Belgique

Source: Demobel

Quel est le retard ou l’avance pris par les différents groupes sociaux sur le chemin de la transition sanitaire ?

Pour visualiser concrètement ces écarts, nous avons situé l’espérance de vie de chaque groupe social sur une ligne du temps, celle de l’évolution annuelle de l’espérance de vie à la naissance en Belgique de 1950 à 2070 (Figure X).

Cette représentation fourni une approximation du retard ou de l’avance pris par les différents groupes sociaux sur le chemin de la transition sanitaire.

Ainsi par exemple, du côté des hommes, le groupe social le plus défavorisé a en 2021-2022 l’espérance de vie qui était celle de la population du pays en 1997, alors que le groupe social favorisé a l’espérance de vie qui sera probablement celle de la moyenne nationale en 2049, soit un retard probable de plus de 50 ans.

Du côté des femmes, l’écart temporel est encore plus grand. Le groupe social défavorisé a l’espérance de vie qui était celle de la population de la Belgique en 1994 alors que le groupe social favorisé a la valeur qui devrait être celle de la population de la Belgique en 2061. Le fossé est ici proche de 70 ans !

Les espérances de vie à la naissance selon les groupes sociaux et le sexe

Observées en 2021-2022 positionnées sur la courbe d’évolution de l’espérance de vie à la naissance des femmes et des hommes

Source : Demobel selon nos calculs, Human Mortality Database et les dernières projections de population du Bureau du Plan. 

Les écarts entre les espérances de vie des femmes et des hommes varient-ils selon les groupes sociaux ?

Ces écarts s’amenuisent au fur et à mesure que l’on s’élève dans l’échelle sociale. Ainsi, pour le groupe défavorisé, la différence d’espérance de vie entre les deux sexes est de 5,9 ans, alors qu’elle n’est que de 3,5 ans en haut de l’échelle sociale. On retrouve aussi à ce niveau un gradient social, puisque la différence entre les femmes et les hommes est de 5,1 années pour le groupe intermédiaire bas et de 3,9 années pour le groupe intermédiaire haut.

Comment ont évolué les différences sociales de mortalité au cours de ces dernières décennies ?

Depuis les années 1990, l’amélioration de l’espérance de vie à la naissance concerne tous les groupes sociaux, mais pas au même rythme: 

  • Plus lent pour les plus défavorisés: + 4,5 ans chez les hommes et + 1,7 an chez les femmes, 
  • Plus rapide pour les plus favorisés: + 6,8 ans chez les hommes et + 5,2 ans chez les femmes.

En d’autres termes, les inégalités sociales de mortalité ont augmenté, proportionnellement bien davantage chez les femmes que chez les hommes. A ce titre, la comparaison des périodes 2011-2015 et 2021-2022 est interpellante. D’une part, les inégalités sociales de mortalité se sont davantage accrues que lors des décennies précédentes. D’autre part, la situation des femmes appartenant au groupe social défavorisé s’est détériorée, leur espérance de vie ayant diminué de 0,4 année, alors que celle des femmes du groupe intermédiaire bas a stagné. Dans un contexte global d’amélioration de l’espérance de vie, ces situations sont anachroniques et très préoccupantes !

Les différences sociales de mortalité selon l’âge

Les inégalités sociales de mortalité s’observent-elles à tous les âges ? Certains groupes d’âges sont-ils plus concernés que d’autres ?

Les inégalités sociales de mortalité s’observent-elles à tous les âges ? Certains groupes d’âges sont-ils plus concernés que d’autres ? Figure XX présente les rapports des quotients de mortalité par âge selon le groupe social. La base de référence étant la population totale du pays. Au-dessus de 1, il y a situation de surmortalité et en dessous de 1, il y a sous-mortalité.

La surmortalité du groupe social défavorisé s’observe à tous les âges, tant chez les hommes que chez les femmes… au même titre que la sous-mortalité du groupe social favorisé. L’intensité de la surmortalité ou de la sous-mortalité relative varie en fonction de l’âge :

  • Chez les hommes, c’est entre 25 et 50 ans que la surmortalité du groupe social défavorisé est la plus marquée : à ces âges le risque de mourir y est presque 2 fois plus élevé que pour la population totale et 3 à 4 fois plus élevé que pour le groupe social favorisé. Le gradient social s’observe à tous les âges.
  • Chez les femmes, des situations similaires se montrent. Il est à souligner que la diminution de l’espérance de vie constatée pour les femmes du groupe social défavorisé au cours de la dernière décennie est attribuée aux femmes âgées de 50 à 70 ans et concerne donc la mortalité dite « évitable ». A ces âges, le risque de décéder pour ces femmes a augmenté de 10% entre les périodes d’observation 2011-2015 et 2021-2022. Dans le même temps, pour les femmes du groupe social favorisé, le risque de mourir à diminué de 30% entre 50 et 70 ans. 

Les rapports de quotients de mortalité selon l’âge entre les groupes sociaux et la population totale de la Belgique en 2021-2022

ou

Selon votre milieu social, le risque de mourir n'est pas le même et l'âge change tout

Source : Demobel

The Ineqkill Atlas of Mortality Inequalities in Belgium provides detailed information about mortality and diseases in Belgium from 1820 to 2025. 

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