La dimension sociale de la mortalité
Nous ne sommes pas tous égaux devant la mort
Les inégalités de santé sont profondément ancrées dans nos sociétés. Revenus, éducation, logement, accès aux soins… voici ce qui les explique, et pourquoi elles s’aggravent.
Un fait bien documenté et pourtant souvent ignoré : là où vous vous situez dans l’échelle sociale détermine en grande partie combien de temps vous vivrez, et dans quelle état de santé. Ce phénomène n’est pas récent, il traverse toutes les grandes phases de l’histoire sanitaire des sociétés occidentales.
Les facteurs en jeu
Situation Socio-economique
revenu, niveau d’instruction, statut d’activité professionnelle…
Comportements & Culture
Tabac, alcool, alimentation, liés aux milieux sociaux
Conditions à la Naissance
Biologie, environnement familial, enfance
Trajectoire de Vie
Parcours familial et professionnel au fil du temps
Environnement de Vie
Quartier, logement, pollution, conditions de travail
Accès aux Soins
Offre médicale, protection sociale, système éducatif
À un niveau plus collectif, la santé des populations dépend aussi de l’offre de soins disponible, de l’efficacité des systèmes de protection sociale, et plus globalement des choix sociopolitiques d’une société.
Le gradient social de santé
La plupart des études considèrent toutefois que les facteurs socioéconomiques individuels sont les causes les plus importantes des inégalités de santé et de mortalité, lesquelles suivent un gradient social : plus on s’élève dans l’échelle sociale, plus l’espérance de vie est élevée, et inversement.
Bas de l’échelle sociale
↓ Espèrance de vie plus courte
Haut de l’échelle sociale
↑Espérance de vie plus longue
Comment ont évolué les inégalités sociales de mortalité ?
Selon la théorie des causes fondamentales, les inégalités de santé persistent quelle que soit l’époque et quelles que soient les maladies dominantes. Pourquoi ? Parce que les groupes favorisés disposent toujours des ressources nécessaires pour se protéger : revenus, connaissances, pouvoir, réseaux.
Ces ressources leur permettent d’adopter plus tôt des comportements préventifs et d’accéder aux traitements les plus efficaces. Le reste de la population n’acquiert ces capacités qu’avec un retard structurel.
Des recherches menées dans plusieurs pays le confirment : l’écart de santé entre les plus aisés et les moins favorisés s’est creusé ces dernières décennies. Une partie de l’explication tient aux transformations de nos sociétés: moins d’État, moins de filets de sécurité collectifs, et des systèmes de santé et de protection sociale progressivement fragilisés.
L’évolution de la mortalité selon les groupes sociaux en Belgique de 1991 à nos jours
L’augmentation de l’espérance de vie depuis plus d’un siècle constitue un progrès sociodémographique marquant, mais qui n’a pas profité à tous de la même manière. Est-ce le cas de la Belgique ? Les études réalisées au cours de ces dernières décennies, utilisant différents marqueurs des conditions socioéconomiques – le niveau d’instruction ou encore le statut et type d’activité professionnelle – ont révélé d’importantes différences de mortalité.
Comment avons-nous mesuré ça?
Pour mesurer les inégalités, nous avons réparti la population en quatre groupes sociaux à partir de critères concrets : niveau d’éducation, situation professionnelle et conditions de logement.
Ces groupes – défavorisé, intermédiaire bas, intermédiaire haut et favorisé – ont été identifiés à chaque recensement de 1991 à 2021, permettant de calculer l’espérance de vie pour chacun d’eux sur chaque période.
En 2021-2022, les différences entre les groupes sociaux sont très importantes:
- Chez les hommes, il y a un écart de 11 années d’espérance de vie entre les groupes sociaux favorisé et défavorisé,
- Chez les femmes, la différence est de 8 années.
Entre ces situations sociales extrêmes figurent les groupes sociaux intermédiaires confirmant le gradient social de mortalité.
L’évolution de l’espérance de vie à la naissance selon le sexe et le groupe social en Belgique
Source: Demobel
Quel est le retard ou l’avance pris par les différents groupes sociaux sur le chemin de la transition sanitaire ?
Pour visualiser concrètement ces écarts, nous avons situé l’espérance de vie de chaque groupe social sur une ligne du temps, celle de l’évolution annuelle de l’espérance de vie à la naissance en Belgique de 1950 à 2070 (Figure X).
Cette représentation fourni une approximation du retard ou de l’avance pris par les différents groupes sociaux sur le chemin de la transition sanitaire.
Ainsi par exemple, du côté des hommes, le groupe social le plus défavorisé a en 2021-2022 l’espérance de vie qui était celle de la population du pays en 1997, alors que le groupe social favorisé a l’espérance de vie qui sera probablement celle de la moyenne nationale en 2049, soit un retard probable de plus de 50 ans.
Du côté des femmes, l’écart temporel est encore plus grand. Le groupe social défavorisé a l’espérance de vie qui était celle de la population de la Belgique en 1994 alors que le groupe social favorisé a la valeur qui devrait être celle de la population de la Belgique en 2061. Le fossé est ici proche de 70 ans !
Les espérances de vie à la naissance selon les groupes sociaux et le sexe
Observées en 2021-2022 positionnées sur la courbe d’évolution de l’espérance de vie à la naissance des femmes et des hommes
Source : Demobel selon nos calculs, Human Mortality Database et les dernières projections de population du Bureau du Plan.
Les écarts entre les espérances de vie des femmes et des hommes varient-ils selon les groupes sociaux ?
Ces écarts s’amenuisent au fur et à mesure que l’on s’élève dans l’échelle sociale. Ainsi, pour le groupe défavorisé, la différence d’espérance de vie entre les deux sexes est de 5,9 ans, alors qu’elle n’est que de 3,5 ans en haut de l’échelle sociale. On retrouve aussi à ce niveau un gradient social, puisque la différence entre les femmes et les hommes est de 5,1 années pour le groupe intermédiaire bas et de 3,9 années pour le groupe intermédiaire haut.
Comment ont évolué les différences sociales de mortalité au cours de ces dernières décennies ?
Depuis les années 1990, l’amélioration de l’espérance de vie à la naissance concerne tous les groupes sociaux, mais pas au même rythme:
- Plus lent pour les plus défavorisés: + 4,5 ans chez les hommes et + 1,7 an chez les femmes,
- Plus rapide pour les plus favorisés: + 6,8 ans chez les hommes et + 5,2 ans chez les femmes.
En d’autres termes, les inégalités sociales de mortalité ont augmenté, proportionnellement bien davantage chez les femmes que chez les hommes. A ce titre, la comparaison des périodes 2011-2015 et 2021-2022 est interpellante. D’une part, les inégalités sociales de mortalité se sont davantage accrues que lors des décennies précédentes. D’autre part, la situation des femmes appartenant au groupe social défavorisé s’est détériorée, leur espérance de vie ayant diminué de 0,4 année, alors que celle des femmes du groupe intermédiaire bas a stagné. Dans un contexte global d’amélioration de l’espérance de vie, ces situations sont anachroniques et très préoccupantes !
Les différences sociales de mortalité selon l’âge
Les inégalités sociales de mortalité s’observent-elles à tous les âges ? Certains groupes d’âges sont-ils plus concernés que d’autres ?
Les inégalités sociales de mortalité s’observent-elles à tous les âges ? Certains groupes d’âges sont-ils plus concernés que d’autres ? La figure XX présente les rapports des quotients de mortalité par âge selon le groupe social. La base de référence étant la population totale du pays. Au-dessus de 1, il y a situation de surmortalité et en dessous de 1, il y a sous-mortalité.
La surmortalité du groupe social défavorisé s’observe à tous les âges, tant chez les hommes que chez les femmes… au même titre que la sous-mortalité du groupe social favorisé. L’intensité de la surmortalité ou de la sous-mortalité relative varie en fonction de l’âge :
- Chez les hommes, c’est entre 25 et 50 ans que la surmortalité du groupe social défavorisé est la plus marquée : à ces âges le risque de mourir y est presque 2 fois plus élevé que pour la population totale et 3 à 4 fois plus élevé que pour le groupe social favorisé. Le gradient social s’observe à tous les âges.
- Chez les femmes, des situations similaires se montrent. Il est à souligner que la diminution de l’espérance de vie constatée pour les femmes du groupe social défavorisé au cours de la dernière décennie est attribuée aux femmes âgées de 50 à 70 ans et concerne donc la mortalité dite « évitable ». A ces âges, le risque de décéder pour ces femmes a augmenté de 10% entre les périodes d’observation 2011-2015 et 2021-2022. Dans le même temps, pour les femmes du groupe social favorisé, le risque de mourir à diminué de 30% entre 50 et 70 ans.
Les rapports de quotients de mortalité selon l’âge entre les groupes sociaux et la population totale de la Belgique en 2021-2022
ou
Selon votre milieu social, le risque de mourir n'est pas le même et l'âge change tout
Source : Demobel
The Ineqkill Atlas of Mortality Inequalities in Belgium provides detailed information about mortality and diseases in Belgium from 1820 to 2025.
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